Partager l'article ! Le grain de riz: Une autre petite nouvelle (je viens de la retrouver par hasard) de Frédéric Marx cette fois-ci, un autre copain. Parceque ...
La théière, de facture limousine, avait la taille d’un gros bol.
La porcelaine blanche et bleue montrait des corolles épanouies, et, pour le bec verseur, on pouvait dire bien des choses en somme : amical, « mais il doit tremper dans votre tasse. » Elle avait décidé de se faire plaisir en arrivant très matinale dans ce marché, de ménagères endimanchées et de curieux, entre le pari mutuel urbain et le repas belle famillesque.
Pourquoi l’objet avait-il attiré son regard ?
Il n’empêche qu’entre ses mains il semblait blotti comme dans un coussin plumé de canard.
La tentation fût trop forte, « combien pour la théière ? »
Le marchand la toisa, fit semblant de réfléchir, la retoisa, montra un regard de chien persécuté et affirma que, vu que les affaires étaient difficiles, mais que la petite dame lui semblait sympathique, il lui laissait à un prix largement sous estimé. A ces mots elle ne se sentit plus de joie, ouvrit son porte-monnaie et enfourna l’objet dans son cabas.
La casserole attendait l’eau, le brûleur l’allumette, la tasse le sucre, la cuillère la main, la théière le coup de chiffon. Elle se mit à frotter le récipient avec vigueur et détermination, presque sans bruit quand tout d’un coup un espèce d’ectoplasme, dont la matérialisation éphémère formait le corps d’un géant, surgit du couvercle, l’enveloppa et la fit pénétrer on ne sait trop comment à l’intérieur de la théière. Il faisait noir une odeur parfumée régnait. A genoux sur le fond, elle se releva, « ohé il y a quelqu’un », un écho darjeelingnien lui répondit, les parois lisses de la boule glissaient sa voix sur l’émail.
Elle percevait maintenant tous les sons extérieurs, les musiques, les voix les bruits. La manivelle du moulin à café, le sifflement de la bouilloire, la voix de sa mère fredonnant « bésamé mucho » avec Gloria Lasso et bambino avec Dalida, celle du père, accompagnant le glissement feutré des charentaises sur le sol en tomettes rouges, de sa voix Brassenssette margotant son corsage dégrafé. L’air attendait le moment d’envahir ses poumons, une espèce de cordage la reliant au bec verseur la contraint de s’asseoir.
Soudain un liquide plus que tiède pénétra dans le réservoir, la noyant intégralement. A sa grande surprise la vie continuait sans douleur le tuyau vital transportait l’essentiel sans avoir à fournir d’effort particulier.
Les sons, la musique, les bruits lui parvenaient encore mais de façon plus étouffée, Philippe Clay dansait le charleston, les Compagnons de la Chansons faisaient sonner les cloches dans le lointain, Fernand Raynaud cherchait sa sœur, et Zappy Max le tonneau sur radio Luxembourg.
Les mots de sa mère étaient hachurés « attends… pour… heureux… métro… fourneau. » Ray Ventura s’en allait avec Jacqueline François et les lavandières du Portugal, les Frères Jacques, Boris Vian, Francis Lemarque, Catherine Sauvage et toute la clique s’assourdissaient.
Elle donna des coups de pieds et des coups de bras pour garder le contact mais les mains d’André Claveau ne répondaient, pas plus que le rire de ses parents émerveillés par la vie en fondation. Elle se recroquevilla, ses paupières clôturèrent les rideaux rosés de cet endroit confiné. Le pouce arriva tout naturellement dans la bouche, le corps s’immobilisa et les cheveux disparurent sans peigne assistés. Malgré cela elle se sentait bien. La douceur de l’environnement imprégnait des sensations jusque là ignorées. Voler parmi les étoiles, nager dans un lagon fleuri, se laisser glisser dans une barque sur un lac suspendu dans l’éternité des neiges tibétaines, discerner intrinsèquement le ruissellement d’une rivière au courant apaisé.
Elle se lova intensément, tout semblait se replier sur elle-même comme une chaussette qu’on retournerait lentement, les doigts, les oreilles, le nez, l’estomac, les reins et tutti quanti s’estompèrent. Seuls subsistaient l’enveloppe qui rétrécissait, à vue de rien d’ailleurs, et le petit cœur battant la mesure d’une musique divine et mystérieuse.
Le tube relié au bec verseur fût débranché sans violence.
La petite chose flottante au gré des mouvements liquéfiés avait maintenant la taille et l’apparence d’un grain de riz légèrement basmati.
Le marché aux puces regorgeait d’Américains encasquettés façon Spielberg et de Japonais enlanièrés façon Kodak. Les yorkshires des vieilles antiquaires, devant leurs étals affalées, s’enguirlandaient à rubans déployés. Tout semblait normal, y compris la démarche nonchalante du passant l’air blasé, un peu curieux mais sans le montrer de manière exubérante.
En fait il était collectionneur dans le domaine des thés et accessoires. Ainsi il déambulait cachant son excitation à l’idée de trouver une pièce rare. L’acquisition récente d’une feuille unique de Caméllia Sinensis des hautes terres rocheuse de Darjeeling méritait une préparation dans un récipient digne. Certes il possédait des quantités de théières plus belles que belles, notamment ce modèle précieux de Yixing, au nord de Shangaï, émaillé en sable pourpre.
Insatisfait comme un collectionneur dont le plus fort du plaisir se trouve dans la recherche et l’acquisition, une vague intuition masculine l’avait pourtant porté jusqu’à cette allée en ce matin puçotouristique. La vitrine était à contre jour, il dût s’approcher pour distinguer la porcelaine blanche et bleue aux corolles épanouies.
Apparemment il s’agissait d’une Ming du quinzième siècle en parfait état, il n’en croyait pas ses yeux.
« Combien vous la vendez votre petite théière » lança-t-il vulgairement à la patronne de l’échoppe.
Elle le toisa, fit semblant de réfléchir, le retoisa, montra un regard de lévrier Afghan des beaux quartiers et affirma que cette pièce moderne cependant plus onéreuses qu’une théière de supermarché chinois valait plus que le prix qu’elle lui ferait compte tenu des affaires rendues difficiles par la conjoncture, etc. etc. A ces mots, voyant qu’elle ne semblait pas connaître l’origine exacte de l’objet, il ne se sentit plus de joie, ouvrit son portefeuille et s’empara du pot Ming de sac plastique entouré.
L’air frais de la plateforme de l’autobus apaisa son émotion, le receveur saisi son ticket, l’enfourna dans le tourniquet, tourna la manivelle et lança le bus d’un coup sec sur la chaîne pendue à l’arrière. La cuisine était petite mais agréable, le gros poste de radio en chêne massif prodiguait sa légère lumière verte à la table en formica lisse glacé.
Gréco faisait du nez à Férré, le cœur de Trenet faisait boum pendant la complainte de Cora Vaucaire sur la butte et l’adieu au foulard de Moune de Rivel. Alors que Devos partait pour où on ne sait quand la théière réclamait un bon coup de chiffon. Fernandel accompagnait le glissement de l’étoffe sur la porcelaine et Félicie aussi.
L’homme, soigneux, frottait précautionneusement lorsqu’ un espèce d’ectoplasme dont la matérialisation éphémère formait le corps d’un géant surgit du couvercle et le fit pénétrer on ne sut trop comment à l’intérieur du récipient.
Quand il vit le grain de riz, une sensation de plénitude l’envahit, les deux grains flottèrent de concert pendant un instant se frôlèrent délicatement jusqu’à l’osmose totale.
Dehors, Colette Magny chantait « Melocoton ».
Fin
Frédéric Marx, le 18 avril 2005
Parcequ'on peut aussi parler d'autres choses, je mets ici tout et rien en vrac (texte, vidéo, son...) à vous de voir ! Vous pouvez bien entendu me laisser vos commentaires sur le blog !!!